Quels principes l’agriculture devrait-elle respecter, selon vous ?

Pierre Rabhi : « Elle doit se conformer à ce que la nature a établi depuis des milliards d’années. Elle doit se baser sur le principe de survie, mais également sur la loi de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Prenons un système forestier : l’arbre pousse, grandit et, en automne, perd ses feuilles ; celles-ci entrent dans un cycle de transformation plus ou moins rapide selon le climat et cela aboutit à la production d’humus. Celui-ci est l’élément-clé du rebondissement de la vie : il restitue à la vie ce que la vie lui a donné. En tant qu’agriculteur biologique, j’interviens sur le sol de manière à ne pas le bouleverser. Quand je dois le fertiliser, je prends les déchets de la ferme, je les transforme par compostage et le résultat a une composante, une ressemblance par rapport à l’humus. »

 

Dans quelle mesure, votre approche de l’agriculture revêt-elle une dimension philosophique, voire spirituelle ?


Sans faire de procès à personne, je considère néanmoins que l’agriculture moderne est une catastrophe écologique.
 

P. R. : « Je pars de l’idée que la création est une "œuvre divine". Selon moi, il existe une intelligence universelle, cosmique, qui a ordonné le monde, la nature. Malheureusement, au cours du temps, l’Homme n’a pas arrêté de se dissocier de la nature, jusqu’à s’autoproclamer maître de celle-ci. Or, l’Homme ne représente que 2 minutes sur les 24 heures de la création du monde. Au lieu de rendre grâce à l’intelligence divine, l’homme en est arrivé à s’opposer à elle. Même les religions, qui clament haut et fort que Dieu est père de la nature, du cosmos, etc., n’ont pas promu l’écologie. »
 

 

Et cela vous révolte…

P. R. : « Il y a effectivement un aspect de protestation : l’agriculture moderne a fait plus de mal que de bien. Elle a empoisonné les sols et les eaux ; la chimie infeste tout ; des espèces disparaissent. Sans faire de procès à personne, je considère néanmoins que l’agriculture moderne est une catastrophe écologique, un désastre terrible par rapport aux lois fondamentales de la vie. »

 

En pratique, que faut-il changer ?


En tant qu’agriculteur biologique, j’interviens sur le sol de manière à ne pas le bouleverser.
 

P. R. : « Sur le plan strictement technique, arrêtons d’utiliser la chimie de synthèse ! Dirigeons-nous vers des substances prévues par Dame Nature et changeons aussi nos comportements individuels. Mon livre "L’offrande au crépuscule" témoigne que la transposition des règles de l’agriculture biologique aux zones semi-arides de l’Afrique est une réussite. Avec mon association, nous avons appréhendé les choses autant par l’aspect anthropologique que biologique ou technique et propagé ces méthodes. Les paysans sont alors devenus des restaurateurs des lieux plutôt que des destructeurs, évitant désormais le recours aux désherbants chimiques, notamment. Dans les années 80, le président du Burkina Faso, Thomas Sankara, me chargea même de mener l’ensemble de la réforme agricole de son pays. »

 

Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

P. R. : « Avec les institutions et mouvements que nous avons créés, tels que Terre & Humanisme, le Mouvement Colibris et Femmes Semencières, nous travaillons sur des carnets d’alerte pour informer l’opinion d’exactions graves ou encore sur des problématiques comme la faim dans le monde. Un autre de nos projets concerne les semences : aujourd’hui, trois quarts des semences produites par l’humanité depuis l’origine de l’agriculture ont déjà disparu ; à la place, on installe des OGM, des hybrides, etc., qui, à mes yeux, constituent un crime contre l’humanité ! Nous sommes également en train de travailler sur la problématique de l’eau : la finance donne un pouvoir exorbitant à ceux qui la possèdent et ne tient nullement compte de ce qui devrait être moral. Notre action relève de "l’éveil des consciences". »